Dossier > Piratage sur Android : La menace fantôme

Le marché de l’application mobile/tablette est en pleine expansion et naturellement, le piratage de ces applications l’est également. Si les chiffres sont impressionnants, cette nouvelle tendance n’est peut-être pas aussi inquiétante qu’il n’y parait.


« Même au prix d’un dollar, le piratage de Dead Trigger est tellement énorme que nous avons finalement décidé de le distribuer gratuitement. »

Cette déclaration du studio Madfinger à propos de son jeu Android a relancé la polémique du piratage sur mobiles et tablettes. Il faut dire que cette problématique hante la plupart des développeurs d’applications, en particulier sur le système Android où, une fois l’option « Sources inconnues » cochée dans les paramètres, télécharger  gratuitement des applications payantes Android sur des sites pirates devient aussi simple que celui de films ou de musique.

Jeux et GPS Android : les plus piratés

Il suffit d’observer les applications Android les plus seedées sur les sites de torrents pour en conclure que les jeux et les GPS sont de loin les plus touchés. Dans le top 15 de Pirate Bay, on trouve ainsi 8 jeux ou packs de jeux et 5 GPS, les chiffres sont assez similaires sur Torrent411 avec 9 jeux ou packs de jeux et 3 GPS. On voit donc deux tendances se dégager : d’un côté le téléchargement des applications les plus coûteuses (les cartes de GPS allant de 20€ à 50€), de l’autre des téléchargements massifs d’applications de divertissement (certains packs contenant plus de 1000 jeux!). Les applications pratiques à 1 ou 2€ semblent quant à elle assez peu touchées.

Top seed de ThePirateBay concernant les applications Android

Piratage sans frontière

Difficile d’obtenir des chiffres globaux, mais grâce au téléchargement des données supplémentaires, il est en revanche assez facile pour un développeur de se faire une idée du taux de piratage sur son application, ainsi que de la provenance de ces téléchargements. David Peroutka, développeur du jeu Radiant a ainsi pu dévoiler que le taux piratage de cette application aurait dépassé 90 % en Asie et en Amérique du Sud (c’est à dire que seule une application sur 10 est achetée, le reste est piraté). En Europe et aux États-Unis, ces taux seraient respectivement de 70 % et 43 % .

Faudrait-il en conclure que les utilisateurs de certains continents sont moins sages que d’autre ? Pas vraiment. Il convient de se rappeler que dans la plupart des pays d’Asie et d’Amérique du Sud la vente d’applications payantes n’est toujours pas mise en place sur Google Play, et il en va encore de même pour la moitié des pays européens ! Le téléchargement ne serait ainsi pas l’œuvre de méchants pirates, mais celle d’utilisateurs qui n’ont souvent guère d’autre choix.

Taux de piratage du jeu Radiant par continent

Qui télécharge ?

Pour répondre à cette question, intéressons-nous au téléchargement sur le système iOs. Sur ce dernier, le téléchargement illégal d’applications est un peu plus compliqué, puisqu’il nécessite que l’iPhone/iPad soit jailbreaké (un déverrouillage des fonctionnalités du système d’exploitation). Le service de statistiques Flurry Analytics évaluait en 2010 le taux d’iPhone jailbreaké à 5-10%.  Or, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le taux de piratage est tout aussi haut sur iPhone. Alan Yu, vice-directeur du studio Ngmoco, a ainsi annoncé que celui de ses applications pouvait s’élever jusqu’à 90 % une semaine après leur sortie. Qu’est ce que cela signifie ? Eh bien que ces taux impressionnants de piratage ne sont dus qu’à une petite minorité d’utilisateurs. Les pirates sur iOs sont ainsi peu nombreux, mais sont de très gros consommateurs d’applis. De là à penser que la situation est similaire sur Android, il n’y a qu’un pas.

Dreamtopia, du studio Ngmoco

Google et les solutions anti-piratage pourAndroid

Les pirates seraient ainsi peu nombreux, souvent contraints à ces pratiques en raison de leur situation géographique et ne s’intéresseraient qu’à une faible part des applications, les jeux les plus populaires en tête.

Ces considérations n’empêchent pourtant pas un grand nombre de développeurs de se plaindre du piratage sur le système Android. Entendant ces requêtes, Google a annoncé lors de la conférence Google I/O que la nouvelle version d’Android, Jelly Bean, ne permettrait pas aux applications payantes d’être installées sur plusieurs appareils grâce à un système de chiffrage.

Si cette nouveauté séduit les développeurs, elle fait grincer des dents les utilisateurs. D’une part, il deviendrait impossible d’installer une application achetée sur plusieurs de ses terminaux (un smartphone et une tablette par exemple), d’autre part, les premiers essais de ce chiffrement se sont montré catastrophiques : l’appareil n’étant plus reconnu au premier redémarrage, et l’application devenant ainsi inutilisable.

Une fois encore, ce sont les utilisateurs « honnêtes » qui souffrent des mesures prises contre le piratage. Espérons donc que Google revoie son système de manière à ne pas corrompre l’esprit d’ouverture d’Android, et qu’il se rappelle qu’engager une lutte contre une menace fantôme demeure le meilleur moyen de la rendre bien concrète.

Les développeurs face au piratage

Les développeurs de jeux ne réagissent pas tous de la même manière face au piratage. Présentation ci-dessous de quelques bonnes, et mauvaises idées.

Rovio : Le laisser-faire Rovio, le studio responsable des célèbres Angry Birds a bien compris que le piratage contribuait à faire connaître sa licence et, par extension, à booster les ventes de ses produits dérivés (T-shirts, peluches, etc). Évidemment, c’est une stratégie que tout le monde ne peut pas se permettre.

Infinity Blade : le snobisme Infinity Blade est un jeu d’action aux graphismes exceptionnels qui a généré 20 millions de dollars sur iOs et qui ne verra jamais le jour sur Android. Cause : la peur du piratage sur ce système. Dommage, il y avait sans doute quelques autres millions à se faire.

Gameloft : le DRM Le géant Gameloft a choisi de prendre les devants et de créer pour ses jeux ses propres DRMs. Une mesure assez inutile puisqu’en plus d’importuner les acheteurs honnêtes, ces mesures sont d’une utilité toute relative : les jeux Gameloft demeurant de loin les plus piratés sur Android.

Dead Trigger : Le retournement de situation Tout est parti d’une mauvaise idée : vendre 0,99 € un jeu contenant des achats in app (possibilité de payer pour de meilleures armes, etc). Ceci est, en général, très mal vu par les joueurs, et le piratage de Dead Trigger a paraît-il atteint des sommets. La bonne idée, c’est d’être revenu sur sa décision en proposant le jeu gratuitement «à cause du piratage» et de s’offrir par là même un superbe coup de pub.

Humble Android Bundle : Le «pay what you want» À deux reprises l’Humble Android Bundle a proposé des packs de jeux indés Android à prix libre (quand ces jeux étaient originellement payants sur Google Play). Ces opérations ont été de francs succès, générant plusieurs millions en empruntant au milieu du piratage ce principe de packs de jeux qui encouragent la découverte.