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King of Dragon Pass : un jeu exigeant pour joueurs exigeants

Par Pierre Corbinais

Sorti en 1999, King of Dragon Pass fut un échec commercial, mais son succès d’estime n’a cessé de grandir jusqu’à aujourd’hui où il s’offre à nous dans une nouvelle version Android.

Avec The Walking Dead, The Last of Us ou le retour de la série Loup Solitaire sur Android, les jeux narratifs inspirés façon Livres dont vous êtes le héros ont maintenant le vent en poupe. Ce n’était pas forcément le cas en 1999 quand les performances de la PlayStation, de la Nintendo 64 ou de la Dreamcast poussaient vers le jeu vidéo d’action en 3D. Aussi, à sa sortie cette année-là, King of Dragon Pass a fait figure d’OVNI : trop riche, trop complexe, et finalement trop avant-gardiste.

Voilà à quoi ressemblait le jeu original, et oui : on peut y chevaucher des tricératops

 

Après un retour sur PC en 2012 et sur iOs en 2013, le jeu d’A# (A Sharp) débarque enfin sur Android, et il se pourrait bien qu’aujourd’hui encore, il demeure pour beaucoup de joueurs trop riche, trop complexe, et trop avant-gardiste.

King of Dragon Pass est très correctement adapté à l'interface mobile. Les screenshots suivants ont été pris sur tablette

King of Dragon Pass est un des plus grands jeux de l’Histoire du jeu vidéo, et certainement aussi un des plus sous-évalués. En mélangeant narration et simulation/gestion, il a ouvert une nouvelle voie dans laquelle les développeurs commencent à peine à s’engouffrer (on peut penser notamment à Gods will be Watching, The Yawgh, The Banner Saga ou même Faster Than Light), et cela signifie qu’on ne peut rêver meilleur moment pour le (re)découvrir.

Au début de chaque partie, il nous faudra récrire les origines de notre clan. Un bon moyen de varier les plaisirs.

 

King of Dragon Pass consiste à gérer la vie d’un clan dans le monde de Glorantha, un univers quelque part entre le folklore celtique et nordique. Il s’agira de veiller à la prospérité de la population puis à unifier les clans voisins en tribu, puis à unifier les tribus en royaume pour finalement mettre un roi de son clan sur le trône. Concrètement, cela signifie alterner entre des phases de gestion (recruter de nouveaux guerriers, lancer un raid, négocier avec les clans voisins, faire des sacrifices aux dieux…) et des choix de conduite façon Livres dont vous êtes le héros.

Nos conseillers seront toujours là pour nous assister

 

La tâche n’est pas aisée. Réussir une partie prendra une dizaine d’heures, et c’est bien sûr sans compter toutes les parties avortées qui l’auront précédé, car sans être particulièrement difficile, King of Dragon Pass est d’une complexité et d’une richesse encore inégalée (et ça fait déjà 15 ans les enfants!)

L'interface de gestion est bien plus aérée sur Android

 

Fort heureusement, cette version mobile se montre plus clémente. Le jeu en lui-même est inchangé, mais l’interface est désormais organisée de manière plus logique, et des bulles d’aide viendront accompagner le joueur lors de sa première partie. Cette nouvelle mouture compte aussi quelques petits ajouts mineurs, comme les indices accordés lors des quêtes héroïques, ou les mentions « Mood+ » ou « Population- » apparaissant suite à nos actions pour nous donner une meilleure idée de leurs conséquences. Par ailleurs, du contenu a été ajouté (comme s’il y en avait besoin!), de manière à séduire même ceux qui auraient fini le jeu 100 fois. On pourra simplement regretter qu’une traduction Française ne soit toujours pas d’actualité, mais au vu de la quantité de texte que le jeu contient, on peut comprendre pourquoi cela peut être problématique.

Toutes vos actions ont des conséquences, dans les mois ou les années qui suivent

 

La version Android de King of Dragon Pass rend donc le jeu plus accessible (sauf aux non-anglophones), mais cela ne dispensera pas le joueur de s’accrocher, et de refaire partie après partie pour finalement cerner tous les mécanismes du jeu, et se faire une petite idée de sa richesse. King of Dragon Pass est un jeu exigeant qui saura récompenser les efforts des joueurs exigeants.

Les combats obéissent à un système complexe, entre stratégie et choix narratifs

 

Ce n’est qu’après quelques parties qu’on finira par se poser cette question : au fait, qui sommes-nous dans cette histoire ? Cela ne nous avait pas dérangé jusqu’à présent, mais une fois l’interrogation soulevée, on ne parviendra plus à se l’ôter de la tête. Sommes-nous le chef du clan ? Non, parce que celui-ci est là, devant nos yeux, que nous l’avons choisi et que d’autres lui succéderont. Incarnons-nous l’ensemble des conseillers ? Non, car sinon, qui conseilleraient-ils, et pourquoi certains d’entre eux nous trahiraient-ils ? Sommes-nous le peuple ? Non, nous sommes à son service. Sommes-nous une sorte de dieu ? Non, nous les honorons. Sommes-nous alors une sorte d’entité abstraite, le clan dans son ensemble ? Cela semblerait le plus plausible, mais le seul fait que le clan tout entier puisse se rebeller, échapper à notre contrôle suffit à invalider cette hypothèse.

Les quêtes héroïques nous font revivre les exploits des dieux

 

Dans King of Dragon Pass, nous ne sommes personne, ou si : une sorte de conteur, extérieur à Glorantha, extérieur au jeu et à son histoire. Par ce seul aspect, King of Dragon Pass a encore un coup d’avance sur toute la production vidéoludique actuelle, il interroge la position du joueur comme le Nouveau Roman interrogeait celle du narrateur. Peut-être ne le fait-il pas exprès, peut-être est-ce un accident, il n’empêche que cela fait de lui une œuvre majeure, en avance sur son temps comme sur le nôtre, et qui mérite grandement qu’on y prête attention, que ce soit par passion, ou par curiosité.

 



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Auteur : Pierre Corbinais